-A A +A
Partager sur Facebook
TENDANCES INFIRMIÈRES

TENDANCES INFIRMIÈRES

Comment évaluer la gravité de la souffrance au travail? De la douleur à la souffrance, une application de la méthode chez des soignants

par Isabelle Lacharme, doctorante en psychologie pour la recherche en ergonomie (UQTR), et Marie Alderson, professeure agrégée, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal

Actuellement, les soignants savent reconnaître une douleur (physique) et évaluer sa gravité avant de mettre en place une intervention et un traitement appropriés au soulagement des patients. Par contre, la nature et la gravité de la souffrance (psychologique) sont généralement méconnues et évaluées approximativement, limitant dès lors une prise en soins adaptée et une intervention efficace.

Entre 2005 et 2012, une étude a été réalisée en deux temps sur la douleur et la souffrance des soignants (infirmières, infirmières auxiliaires, préposés aux bénéficiaires) de trois centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) en Abitibi. Les principaux objectifs de cette étude étaient de comprendre la nature et d’évaluer la gravité de la douleur et de la souffrance des soignants au travail, en vue d’identifier les déterminants de la douleur et de la souffrance sur lesquels agir en priorité.

Définitions

La douleur est reconnue comme étant « une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, résultant d’une lésion tissulaire réelle ou potentielle ou décrite comme telle » (IASP, 1979). La douleur au travail est donc un signe d’alerte qui accompagne des troubles organiques ou musculo-squelettiques, à la suite d’un accident du travail ou d’incidents répétés. Faute d’entente en recherche sur la définition de la souffrance au travail, les auteures de l’étude retiennent le modèle circulaire de Loeser (1980), adapté par Marchand (1998), qui présente l’évolution de la douleur vers la souffrance. Appréhendée sous cet angle, la souffrance pourrait être définie comme étant une « expérience émotionnelle et comportementale pénible, résultant d’un déséquilibre mental réel ou potentiel ou décrit comme tel » (Lacharme, en cours). La souffrance au travail serait dès lors un état chronique exprimant des troubles psychologiques, s’installant progressivement après un incident traumatisant ou des évènements récidivants. 

Méthodes d’évaluation

Dans les centres de traitement de la douleur, l’évaluation de la gravité de la douleur est systématique pour individualiser la prise en charge médicale des personnes. Elle s’appuie sur les études expérimentales québécoises de Melzack et Wall (1965) portant, d’une part, sur le processus physiologique de la douleur (théorie du portillon) et comprenant, d’autre part, un questionnaire d’investigation de la douleur développé à l’Université McGill (Melzack, 1975). La gravité de la douleur dépend des localisations multiples, des composantes multiples (humeurs, relations, comportements, moral) et de la chronicité (fréquence et durée). En médecine du travail, cette méthode d’évaluation de la gravité de la douleur permet de cibler les interventions ergonomiques prioritaires et de choisir les méthodes opportunes de prise en soins des travailleurs. Elle fut utilisée dans cette étude, auprès des soignants de CHSLD en Abitibi.

Dans l’attente de centres de traitement de la souffrance, l’évaluation de la gravité de la souffrance pourrait être pertinente en santé au travail et s’appuyer sur la recherche. Par conséquent, il a été décidé dans la première phase de cette étude (2006/2007), d’appliquer le modèle circulaire de la douleur à la souffrance, afin de documenter notamment la nature de la souffrance de 42 soignants participant à un entretien individuel. Pour la deuxième phase (2011/2012), une investigation plus approfondie de la souffrance au travail a été réalisée auprès de 35 soignants participants, par le biais de questionnaires validés et au moyen d’entretiens individuels et collectifs semi-structurés, d’observations et de mesures sur le terrain. Des discussions avec les comités de suivi de la recherche (cadres, représentants syndicaux, professionnels de la santé) ont amené les chercheuses à évaluer la gravité de la souffrance au travail en termes de : composantes multiples (stress, douleur chronique, violence, fatigue), d’impacts sur la santé mentale (anxiété, dépression, détresse, épuisement) et de chronicité (fréquence, durée).

Résultats

Les activités de travail sont dites « dérangées », par la douleur, chez 60 % des participants, principalement lors de la manutention de patients (2006, 2011) et, par la souffrance, chez 40 % des participants (2011) en lien, surtout, avec des problématiques de violence au travail.

L’évaluation de la gravité de la douleur et de la souffrance au travail est présentée dans le tableau suivant. Les résultats soulignent, d’une part, une dominance de la gravité en douleur chronique avec des localisations multiples chez 60 % des participants, surtout au dos et aux épaules. D’autre part, ils mettent en évidence les composantes multiples de la souffrance au travail qui concernent 48,5 % des participants et les impacts sur la santé mentale qui touchent 63 % des participants, surtout en termes d’épuisement professionnel et de détresse psychologique.

Évaluation de la gravité de la douleur et de la souffrance de 35 soignants
de CHSLD en Abitibi (de 2011 à 2012)

Douleur (physique)
en % de participants

Souffrance (psychologique)
en % de participants

Localisations multiples

60

Composantes multiples

48,5

Composantes multiples

32

Impacts sur la santé mentale

63

Fréquence²

37

Fréquence²

20

Durée³

40

Durée³

34

Gravité douleur

17

Gravité souffrance

28

2 Souvent, très souvent, toujours
3 De 6 mois à 1 an, de 1 an à 2 ans, plus de 2 ans

En fait, la méthode d’évaluation de la gravité demande de coter chaque facteur, soit en nombre de localisations, de composantes et d’impacts, soit selon le taux excessif de fréquence et de durée (de 1 à 3). Au regard des résultats individuels, les soignants ayant de 2 à 4 facteurs de gravité et une cote supérieure à 5 points sont considérés comme étant les plus à risque de troubles de santé physique et psychologique. Par conséquent, la gravité de la douleur est à considérer chez 17 % des participants (coté entre 6 et 14) et la gravité de la souffrance chez 28,5 % des participants (coté entre 6 et 8). À noter que la douleur chronique est l’une des composantes de la souffrance des soignants au travail et que deux personnes cumulent les deux gravités évaluées. 

Au total, la gravité de la douleur ou de la souffrance des soignants de CHSLD en Abitibi touche 40 % des soignants qui ont participé à cette étude. Agir rapidement sur les déterminants de leur douleur et de leur souffrance est une priorité en santé au travail.

Recherche

Mots clés

TD