-A A +A
Partager sur Facebook
TENDANCES INFIRMIÈRES

TENDANCES INFIRMIÈRES

Comment évaluer la gravité de la souffrance au travail

Par Isabelle Lacharme, doctorante en psychologie pour la recherche en ergonomie (UQTR), et Marie Alderson, professeure agrégée, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal

Sujet à l'étude

Un article précédent faisait état d'une méthode d'évaluation de la gravité de la souffrance (psychologique) proche de celle de la douleur (physique) utilisée dans les centres hospitaliers de lutte contre la douleur. Son application à un échantillon de 35 infirmières, auxiliaires infirmières, préposés aux bénéficiaires (représentatif de l'ensemble des soignants) a été réalisée dans le cadre d'une étude en Abitibi entre 2005 et 2012. Selon la conceptualisation proposée, la gravité de la souffrance au travail tient compte des composantes multiples de cette souffrance, des impacts sur la santé mentale et de la chronicité en fréquence et en durée. La gravité de la souffrance concernait 28,5% des participants à cette étude, ceci s'avérait à risque de troubles de la santé mentale au travail.

Cet article réfère à une méthode simplifiée d'évaluation de la gravité de la souffrance des soignants, applicable directement par les participants au cours de leur activité de travail. Elle suit le modèle de la méthode utilisée pour la douleur, en médecine du travail. En fait, elle amène les soignants à cibler un seuil de tolérance à leur souffrance au travail; une limite à ne pas dépasser pour garantir le rester au travail.

Approche du sujet

Actuellement, les soignants sont en mesure d'évaluer l'intensité de leur douleur (physique) par une échelle visuelle analogique (EVA: Price, 1983), avant de se référer à un médecin prescripteur d'un traitement approprié. Au cours de cette étude, les participants ont aisément évalué l'intensité de leur douleur (entre 0 et 10), mais ils ont éprouvé plus de difficultés à situer le niveau de leur souffrance (entre 0 et 100 %), habituellement ignorée. L'intensité subjective de la douleur n'est pas retenue par la médecine du travail comme indicateur de gravité de la douleur. Par conséquent et dans le même ordre d'idée, les auteures de cet article supposaient que le niveau de souffrance des soignants ne pouvait être un indicateur de gravité de leur souffrance au travail.

Dans l'objectif de préparer le retour au travail d'une personne à la suite d'un épisode de douleur, il est d'usage en médecine du travail de lui faire évaluer la limite acceptable de sa douleur dans ses activités de travail. Cette limite acceptable de la douleur au travail est généralement située entre 3/10 et 4/10 sur l'EVA (Lacharme, 2010). Si elle est dépassée, des aménagements ergonomiques du poste de travail, des changements de techniques de travail ou d'exigences du travail sont réalisés, avant le retour au travail. Dans le cadre de la présente étude, les participants ont confirmé individuellement cette limite acceptable de la douleur au travail et proposé un seuil de tolérance à leur souffrance au travail. Les chercheures se sont ensuite demandées si le seuil de tolérance à la souffrance au travail pouvait être un indice de gravité de cette souffrance, si le fait de rester sous ce seuil de souffrance pouvait garantir le rester au travail et si un seuil de tolérance standard pouvait faire consensus auprès des soignants?

Concrètement, l'approche proposée suivait quatre questions, non consécutives, posées en entretien individuel aux soignants participant. « Au cours des 12 derniers mois, avez-vous ressenti de la souffrance au point d'être dérangé dans vos activités de travail » (oui/non, expliquez). « Au cours des 12 derniers mois, quel niveau moyen de souffrance ressentie attribuez-vous à votre travail? » (entre 0 % et 100 %). « Avez-vous l'intention de quitter prochainement votre travail, en lien avec votre souffrance au travail? » (oui/non, expliquez). « À quel niveau placez-vous la limite de votre souffrance acceptable au travail, avant d'envisager de le quitter? » (entre 0 % et 100 %). Sur le terrain, à chaque élément composant la souffrance (voir le premier article sur le sujet) dit « dérangeante » dans les activités de travail, les soignants participants devaient évaluer le niveau de souffrance atteint et énoncer si ce niveau était acceptable ou non pour eux.

Résultats

Les réponses aux deux premières questions confirment que la perception subjective de la souffrance ne peut être un indice de gravité standardisé chez les soignants : 40 % des participants vivent de la souffrance « dérangeante » dans leurs activités de travail (voir l'article précédent) et situent leur niveau de souffrance entre 2 et 77 % (valeurs extrêmes). En effet, une personne, qui ressent de la souffrance au point d'en être dérangée dans son travail, peut l'évaluer à un niveau très bas ou particulièrement élevé, sans qu'elle ne renseigne sur la gravité réelle de cette souffrance au travail.

Les réponses aux deux questions suivantes indiquent que 26% des participants ont l'intention de quitter leur travail prochainement, dû à leur souffrance au travail. Le niveau acceptable de la souffrance des soignants, avant d'envisager de quitter, varie autour de 30% chez les plus jeunes et de 50% chez les plus âgées. En fait, 34% des participants sont au travail et dépassent régulièrement leur niveau acceptable de souffrance. De plus, 20% des participants disent vivre de la souffrance liée au fait de travailler avec des personnes ayant dépassé leur limite personnelle acceptable. Ainsi, les réponses à ces deux dernières questions renseignent sur la gravité de la souffrance personnelle des soignants et le fait de rester au travail ou de le quitter.

Cette méthode simple d'évaluation de la gravité de la souffrance au travail se révèle être un indicateur individuel utile dans une perspective de protection de la santé mentale des travailleurs. Afin qu'une valeur collective puisse être éventuellement dégagée, des études additionnelles s'avèrent nécessaires.

Recherche

Mots clés

TD